Réflexions sur la pression parentale dans le hockey mineur
Dans les patinoire la scène est devenue banale. Un parent debout derrière la vitre, les bras croisés, suivant chaque présence de son enfant avec une intensité presque professionnelle. Sur le trajet de retour, dans la voiture, le débrief commence : temps de jeu, erreurs, décisions arbitrales, actions ratées, comparaisons avec les coéquipiers… et parfois même retour vidéo en rentrant à la maison !
Rien de tout cela ne part d’une mauvaise intention. Bien au contraire. La plupart de ces parents veulent soutenir, encourager, corriger pour offrir les meilleures chances possibles à leur enfant. Pourtant, dans le hockey sur glace (plus encore que dans beaucoup d’autres sports), la frontière entre soutien et pression devient dangereusement mince.
Et parfois, cette pression, même involontaire, laisse des traces durables.
Le hockey mineur : un contexte à haut risque
Le hockey est un sport très exigeant, physiquement et mentalement. Mais il est aussi marqué par plusieurs facteurs qui amplifient la pression parentale :
- une sélection très précoce (majoritairement autour de 13 ans mais dès 9 ou 10 ans dans certains clubs !),
- des coûts financiers importants (licence, équipement, déplacements, stages…),
- une culture assumée de la dureté et du sacrifice (tu dois être « guerrier » !),
- et l’idée persistante (mais fausse, voir ci-dessous) que tout se joue très tôt.
Dans ce contexte, certains parents glissent progressivement d’un rôle de soutien vers un rôle de gestionnaire de carrière. Sans vraiment s’en rendre compte la plupart du temps puisqu’ils ont sincèrement les meilleurs intentions du monde.
Le mythe du “plus tôt = mieux”
L’une des croyances les plus répandues dans le hockey est la suivante :
Plus un enfant est sérieux tôt, plus il ira loin.
Or, la recherche en sciences du sport montre exactement l’inverse.
Les travaux de Jean Côté et du Developmental Model of Sport Participation démontrent que la diversification sportive, le plaisir de jouer et un engagement progressif sont de bien meilleurs prédicteurs de réussite à long terme que la spécialisation précoce.
Dans le hockey, de nombreux joueurs élites étaient loin d’être dominants à 10 ou 12 ans. En revanche, ils avaient conservé le goût du jeu, la créativité et la motivation.
L’étude la plus récente est celle du professeur Arne GÜLLICH, de l’université de Kaiserslautern : ses conclusions sont fascinantes et commencent à avoir un retentissement majeur dans le monde du sport.
Comment la pression parentale se manifeste concrètement
La pression parentale n’est pas toujours bruyante ou autoritaire. Elle est souvent subtile.
Dans le hockey, elle prend des formes bien connues :

- débrief systématique après chaque match,
- focalisation sur le temps de jeu ou les statistiques,
- comparaisons constantes avec d’autres enfants,
- discours sur les équipes élites ou “l’avenir” très tôt,
- attentes implicites liées aux sacrifices financiers,
- enfant qui regarde ses parents après chaque action.
Peu à peu, le jeune joueur ne joue plus pour lui, mais pour ne pas décevoir.
Une des situations les plus courantes est celle l’enfant de 10 ans qui est dominant dans son équipe, que le coach surclasse même parfois et qui se rend donc aisément compte qu’il fait partie des tous meilleurs… mais qui a l’impression de ne jamais en faire assez pour satisfaire son père !
Il a du talent, il le sait, il le voit, mais son père lui dit systématiquement qu’il peut faire mieux !
« Super tes 2 buts, Mais t’aurais pu en mettre 2 autres j’pense » !
Les symptômes très souvent reconnaissables de cette pression familiale sont nombreux et bien connus par tous les éducateurs : l’enfant se trouve nul dès qu’il échoue, il pleure lorsque les choses ne vont pas dans son sens, il amplifie considérablement ses « bobos » (ce qui peut justifier à ses yeux son prétendu manque de performance), il se sent constamment victime de fautes à répétition, etc.
Ce que dit la science : motivation et stress
La théorie de l’autodétermination (Deci & Ryan) distingue deux types de motivation : intrinsèque (jouer par plaisir, par passion) et extrinsèque (jouer pour plaire, éviter la critique, obtenir une récompense).
Lorsque la pression parentale augmente, la motivation bascule vers l’extrinsèque. Les conséquences sont bien documentées (augmentation de l’anxiété, baisse du plaisir, diminution de la créativité sur la glace et risque accru d’abandon dans certains cas).
Et parfois même, cette pression vient de l’équipe pédagogique 🤦🏻! Dans un (pourtant) célèbre club formateur français, un enfant de 8 ans a décidé d’arrêté le hockey alors qu’il semblait adorer ce sport. Son père lui a demandé : « Tu me dis que tu aimes le hockey, alors pourquoi tu veux arrêter ? » et le petit garçon de répondre « J’essaie de patiner vite comme il me dit… mais l’entraineur me crie tout le temps dessus quand même pour aller plus vite ! »
Du point de vue de l’entraineur pourtant, il ne fait « que » motiver l’enfant en lui demandant de donner le meilleur de lui. Il le « pousse un peu » pour qu’il progresse davantage. Seulement le cerveau d’un enfant de 8 ans n’est pas exactement le même que celui de l’adulte de 40, et ses capacités sont bien différentes !!!
Des études en psychologie du sport (Gould, Hellstedt, Cresswell & Eklund) montrent en effet que le stress perçu est un facteur majeur de désengagement chez les jeunes athlètes.
Les signaux d’alerte à ne pas ignorer
Certains signes devraient alerter parents et encadrants :
- l’enfant n’a plus hâte d’aller à l’entraînement,
- il est victime de troubles du sommeil avant les matchs,
- il est souvent en colère, triste ou se met en retrait après les matchs,
- il a de plus en plus peur de prendre des initiatives sur la glace,
- il cache des blessures ou à l’inverse s’en invente souvent
Ce n’est pas un manque de « potentiel ». C’est souvent signe d’un épuisement émotionnel. Et parfois les signes ne sont pas si évidents…. mais l’enfant a quand même une interprétation très différentes des remarques, aussi bienveillantes soient-elles, de son papa !
Ce que l’enfant perçoit impacte souvent bien davantage que ce que l’adulte croit transmettre.
« Les enfants me parlent rarement de la pression des coachs. Ils parlent beaucoup plus souvent de la peur de décevoir leurs parents. C’est une pression silencieuse, mais extrêmement puissante. »
Psychologue du sport travaillant avec des hockeyeurs au Canada
Encourager sans étouffer : un équilibre possible
Faire un plaidoyer contre la pression parentale ne signifie pas exclure les parents du projet sportif. Bien au contraire.
Les recherches montrent que les parents jouent un rôle fondamentalement positif lorsqu’ils :
- valorisent l’effort plutôt que le résultat,
- laissent le coach entraîner et décider,
- acceptent l’erreur comme partie intégrante du jeu,
- arrêtent de comparer
- rappellent explicitement que l’amour n’est jamais conditionné à la performance.
Parfois, la phrase la plus puissante qu’un parent puisse dire est simplement :
« J’ai aimé te regarder jouer et même si tu joues moins bien, je t’aimerai toujours autant. »
Et les clubs dans tout ça ?
La responsabilité n’est pas uniquement parentale. Les organisations ont un rôle clé :
- clarifier les objectifs par catégorie d’âge,
- former et informer les parents,
- soutenir les coaches dans la gestion des dérives,
- rappeler que le hockey mineur est avant tout un espace de développement humain, pas une fabrique à champions.
Conclusion : le vrai “long terme”
Le hockey n’est pas une course contre la montre à 10 ou 11 ans. C’est un marathon de développement, d’apprentissage et de plaisir.
Les joueurs qui durent sont rarement ceux à qui l’on a demandé beaucoup, trop tôt.
Ce sont souvent ceux à qui l’on a permis de jouer, d’échouer, de progresser, et surtout… de prendre le temps d’aimer le hockey.
Et si, au lieu de demander « jusqu’où ira-t-il ? », on se demandait simplement : « Comment lui donner confiance en ses capacités aujourd’hui ? »
« À 12 ans, je savais exactement quand mon père n’était pas content. Pas besoin de mots. Un regard suffisait. J’ai continué le hockey jusqu’à 16 ans, mais honnêtement, je jouais surtout pour éviter ce regard-là. Quand j’ai arrêté, j’ai ressenti plus de soulagement que de tristesse. »
Ancien joueur junior élite (anonyme)
J’étais en visite au club de football australien de Collingwood, ici en Australie.
Des installations impressionnantes. Une longue histoire de succès. Des ressources importantes. Une équipe de football professionnelle.
Il y avait un homme chargé de l’entretien des chaussures des joueurs : les nettoyer, les réparer, les sécher. Il faisait ce travail depuis des années et il l’adorait.
Je lui ai demandé : « Vous avez vu jouer certains des plus grands joueurs de ce sport pendant longtemps. Qu’avez-vous appris ?»
Il m’a répondu : « Peut-être les cinq mots les plus importants que vous entendrez jamais sur les jeunes hommes et le sport :
« Les bons garçons font les grands joueurs.»
Si vous êtes parent d’un garçon, si vous entraînez des jeunes, si vous aspirez à devenir un grand joueur, ces mots devraient être affichés en lettres capitales devant chez vous.
Oubliez le talent. Oubliez leur force en salle de musculation.
Aidez-les à être de bons garçons. Ils deviendront de grands joueurs et, plus important encore, de bons hommes.
Wayne Goldsmith
Bibliographie
- https://www.research-in-germany.org/idw-news/en_US/2025/12/2025-12-18_Is_talented_youth_nurtured_the_wrong_way__New_study_shows__top_performers_develop_differently_than_assumed.html
- Deci, E. L., & Ryan, R. M. (2000). The “what” and “why” of goal pursuits: Human needs and the self-determination of behavior. Psychological Inquiry, 11(4), 227–268.
- Côté, J., Baker, J., & Abernethy, B. (2007). Practice and play in the development of sport expertise. In Handbook of Sport Psychology.
- Fraser-Thomas, J., Côté, J., & Deakin, J. (2008). Understanding dropout and prolonged engagement in youth sport. Psychology of Sport and Exercise, 9(5), 645–662.
- Gould, D., Lauer, L., Rolo, C., Jannes, C., & Pennisi, N. (2006). Understanding the role parents play in tennis success. British Journal of Sports Medicine.
- Hellstedt, J. C. (1987). The coach/parent/athlete relationship. The Sport Psychologist, 1, 151–160.
- Cresswell, S. L., & Eklund, R. C. (2006). Athlete burnout: Conceptual confusion, current research and future research directions. In Handbook of Sport Psychology.