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AIO Performance

Dans un club, le jeu se perd de deux façons. On le supprime pour paraître plus professionnel, ou on le transforme en prime à gagner. Dans les deux cas, on traite comme un supplément ce qui est le cœur de la formation.

Deux scènes

Mardi, 18 h 30, salle de réunion. Imaginez un comité sportif. Sur l’écran, le tableau de bord de la saison : heures de glace en hausse, deux entraîneurs diplômés de plus, un logiciel vidéo, une détection avancée d’un an. Toutes les cases sont vertes. Quelqu’un dit : « On se professionnalise. » Personne ne demande ce qui a disparu.

Ce qui a disparu, c’est le créneau du mercredi où la glace était libre, sans plots ni sifflet. Il a été remplacé par une séance de plus. Sur le tableau, c’est un progrès. Pour un enfant de dix ans, c’est une heure de jeu en moins.

Vendredi, dans une académie d’élite. Joe Eisenmann, chercheur et praticien américain du développement athlétique des jeunes, a publié sur son Substack (IronMan Performance) les réponses brutes de trois collègues à une même question : « comment entraîne-t-on l’adolescent qui émerge ? » L’un d’eux, Johnny Parkes, a dirigé le développement athlétique du tennis à IMG Academy, puis à la fédération américaine, avant de rejoindre l’université de Caroline du Sud.

À IMG, raconte-t-il, les meilleurs jeunes savaient une chose : s’ils faisaient le travail du lundi au jeudi et que la semaine était bonne, ils avaient gagné leur vendredi. Et le vendredi, on jouait. Football, basket, frisbee, volley.

Les deux scènes semblent opposées. Dans la première, le jeu disparaît. Dans la seconde, il est au programme. Elles reposent pourtant sur la même idée : le jeu est à côté du travail. Le comité le supprime parce qu’il ne compte pas. L’académie le distribue parce qu’il fait plaisir.

La queue qui remue le chien

Le comité du mardi a un nom. Mark O’Sullivan, professeur associé à l’École norvégienne des sciences du sport, l’appelle l’illusion du professionnalisme : un club peut devenir très professionnel sur le papier sans que rien ne change pour l’enfant sur la glace.

Dans sa tribune du 30 septembre 2026 dans l’Irish Examiner, il sépare deux mots. Le professionnalisme est une affaire de personne : compétence, intégrité, jugement. La professionnalisation est une affaire de système : structures, normes, procédures.

La seconde n’a rien de mauvais. Elle devient un problème quand elle oublie pour qui elle existe. Son image est simple : la queue qui remue le chien. Les structures créées pour servir l’enfant finissent par définir ce que doit être son sport.

L’enfant ne joue plus au hockey, il « entre dans un parcours ». Et le parcours a sa logique : plus d’heures, plus tôt, plus sélectif. Dans cette logique, le jeu libre n’a pas de case. Il sort donc du tableau.

Ce que la phrase enseigne sans le vouloir

Le vendredi de Parkes est une bonne pratique. Il n’y voit pas une concession : il y voit un moyen d’entretenir l’athlétisme général et de faire travailler le cerveau autrement, par la diversité des sports. Il insiste aussi : l’entraînement doit rester un plaisir, même quand il devient plus spécifique.

Sur tout cela, il a raison. Le problème n’est pas dans ce qu’il fait faire. Il est dans la phrase : travaille dur, et tu seras récompensé. Cette phrase dit trois choses que personne n’a l’intention de dire.

Elle dit d’abord que le lundi n’est pas un jeu. Si le vendredi est la récompense, les quatre jours précédents sont le prix à payer. La semaine se coupe en deux : ce qui compte d’un côté, ce qui fait plaisir de l’autre. Un adolescent en tire vite la conclusion logique : le sérieux et le jeu sont deux choses différentes.

Elle dit ensuite que le jeu ne développe rien. On ne récompense pas quelqu’un avec du travail. En faisant du jeu une prime, on le range du côté du repos et du bonus. Or Parkes lui-même sait que c’est faux, puisque ce vendredi sert la progression des athlètes. La pratique reconnaît ce que le discours nie.

Elle dit enfin que le jeu peut se perdre. Si le vendredi se mérite, le joueur qui a raté sa semaine en est privé. Mais qui rate sa semaine ? Souvent celui qui est fatigué, en pleine poussée de croissance, en perte de confiance ou en train de s’ennuyer. Autrement dit celui qui aurait le plus besoin de jouer librement, sans consigne et sans évaluation.

La psychologie de la motivation connaît ce mécanisme depuis longtemps. En 1973, Lepper, Greene et Nisbett ont observé des enfants de maternelle qui aimaient dessiner. Ceux à qui on avait promis une récompense dessinaient moins, ensuite, pendant leur temps libre. L’activité était devenue un moyen d’obtenir autre chose. Deci et Ryan ont construit la théorie de l’autodétermination sur ce constat.

Le système de récompense retire le jeu à ceux qui en manquent déjà. Le tableau de bord du mardi le retire à tout le monde. Ce sont deux versions de la même erreur.

Le jeu est la séance

Un joueur apprend en résolvant des problèmes qui ressemblent à ceux de son sport : de l’espace à trouver, un adversaire à lire, un partenaire à comprendre, peu de temps pour décider. Le jeu libre contient tout cela, à haute densité, sans personne pour donner la réponse. Ce n’est pas la pause entre deux séances. C’est la forme de séance la plus riche en information.

O’Sullivan rappelle que le temps de jeu libre est une opportunité, pas un résultat. L’approche écologique ne dit pas autre chose : ce qui compte, c’est ce que l’environnement invite à percevoir et à faire, pas la durée. Une heure en file derrière des plots et une heure de trois contre trois sur un tiers de glace ne sont pas la même heure.

Le foot du vendredi de Parkes est donc une séance de perception, de décision et d’ajustement moteur que la salle de musculation ne peut pas offrir. Le ranger dans la case récompense, c’est sous-évaluer le meilleur contenu de la semaine. Supprimer le mercredi sans sifflet pour ajouter une séance dirigée, c’est la même sous-évaluation.

Pete Carroll en a fait un principe : la séance, c’est tout. Pas le nombre de séances. La séance. Chez lui, c’est le moment le plus intense et le plus joyeux de la journée, avec de la musique, des défis partout et un panier de basket dans la salle de réunion.

Il n’y a pas de jour pour travailler et de jour pour s’amuser. Il y a un « mercredi de la compétition » où l’on se mesure, et c’est ce qui le rend désirable. La compétition est le plaisir. Always Compete, sa devise, ne désigne pas un jour de la semaine.

John Wooden le disait de deux façons. À ses joueurs : ne confonds jamais activité et accomplissement. Et avec une image d’architecte : les deux pierres d’angle de sa pyramide du succès sont l’ardeur au travail et l’enthousiasme. Elles sont posées au même étage, aux deux coins de la même base. L’une ne vient pas après l’autre.

Ce qui paraît vide, le jeu libre, le sommeil, l’après-midi sans programme, est souvent l’endroit où la compétence se construit.

Une philosophie ne s’emprunte pas

L’autre moteur de l’illusion est la comparaison. Un pays voisin s’entraîne plus, alors il faut s’entraîner plus. Une académie sélectionne plus tôt, alors il faut sélectionner plus tôt. O’Sullivan note avec malice que l’idée de « meilleure pratique » est née chez un fabricant de photocopieurs.

La phrase du vendredi voyage de la même façon. On la reprend parce qu’une académie d’élite la prononce, sans se demander ce qu’elle enseigne.

Pete Carroll raconte qu’il a compris en lisant Wooden qu’une philosophie ne s’emprunte pas : elle s’écrit, avec ses mots, pour son contexte. Rivaliser, chez lui, veut dire chercher à devenir le meilleur de soi-même, pas la copie d’un autre.

Il y a aussi le biais du survivant. On regarde le joueur qui a réussi et l’on demande ce que le système a bien fait. On regarde rarement les centaines d’enfants passés par le même chemin.

Nous devons l’admettre pour nous-mêmes. Quand nous citons un Celebrini ou un Hutson, nous montrons des survivants du système. Ils illustrent une idée. Ils ne prouvent pas la qualité du système.

Garder les standards, enlever le marchandage

On pourrait croire que protéger le jeu revient à baisser l’exigence. C’est le contraire, et les trois praticiens interrogés par Eisenmann aident à le voir.

Parkes décrit la trajectoire d’un adolescent face aux standards : d’abord la responsabilité, ensuite la redevabilité, enfin l’appropriation. Le coach tient les standards, puis les joueurs se les rappellent entre eux, puis chacun les porte seul.

Regardez où cette échelle s’observe. Pas dans un exercice dirigé, où le coach tient tout. On la voit dans le jeu libre : qui défend vraiment quand personne ne regarde, qui encourage un partenaire qui lâche, qui garde l’intensité à 4 – 1. Le jeu n’est pas l’endroit où l’on relâche les standards. C’est l’endroit où l’on voit s’ils ont été appropriés.

James Baker, qui a dirigé la préparation physique de l’athlétisme à l’Aspire Academy, fixe comme objectif final un athlète capable de s’entraîner avec la bonne intensité et la bonne intention, que le coach soit là ou non. Le jeu libre est le seul moment de la semaine où le coach est réellement absent. C’est donc le seul test honnête de cette autonomie.

Drazen Glisic dirige la performance à The Hill Academy, en Ontario, qui forme des joueurs de lacrosse et de hockey de niveau national. Son rappel tient en peu de mots : ces jeunes d’élite sont encore des enfants, ils ont de bons et de mauvais jours, et le talent n’autorise pas à les traiter comme des professionnels.

La piste de danse

O’Sullivan termine avec une image de Tage Erlander, Premier ministre suédois de l’après-guerre : le rôle du politique est de construire la piste de danse, pour que chacun puisse y danser sa vie.

Pour un club de hockey, la piste, c’est de la glace disponible, un vestiaire où l’on a le droit de se tromper, des entraîneurs qui savent se taire, un mercredi sans sifflet. La danse appartient à l’enfant. En Finlande, on appelle cela les pihapelit, les jeux de cour. Personne ne les a jamais certifiés.

Une piste ne se supprime pas pour gagner une case verte. Elle ne se loue pas non plus à la semaine, contre du travail bien fait. Elle est là. Un enfant n’a pas à mériter de jouer.

Le hockey a une difficulté que le football n’a pas : la glace est rare et chère. Raison de plus pour compter ce que l’on en fait, et pour chercher la piste de danse ailleurs : le parking, le gymnase, le roller, la cour.

Lundi matin

Cette critique vise aussi ceux qui, comme nous, proposent des labels, des grilles et des tableaux de bord. Un outil qui aide l’entraîneur à mieux voir l’enfant, c’est du professionnalisme. Un outil que l’entraîneur remplit pour l’audit ou la vitrine, c’est de l’administration.

Concrètement, cela change cinq choses dans un club de hockey.

1. Le club écrit ce qu’il refuse de perdre. Tout club qui souhaite être labellisé « Total Hockey » le met par écrit, avec ses mots, et le relit avant chaque décision. C’est sa philosophie, pas celle du voisin.

2. Le bloc de jeu devient fixe. Un créneau hebdomadaire de jeu libre ou multisport est inscrit au planning et ne dépend de rien. Il n’est ni supprimé après une défaite ni raccourci pour rattraper du travail.

3. Les standards entrent dans le jeu. On ne relâche pas l’exigence le jour du jeu, on la déplace : intensité, replacement, respect de l’adversaire et du matériel. C’est là qu’on observe l’appropriation.

4. Le vocabulaire change. « Vous avez gagné le droit de jouer » devient « on joue parce que c’est là qu’on apprend le plus ». La phrase est plus courte que le système de primes, et elle enseigne autre chose.

5. Aucun chiffre de volume ne se lit seul. Le rapport entre temps dirigé et temps libre (= Underload Index), figure à côté de chaque total d’heures. Quand le temps libre disparaît, ce n’est pas un signe de sérieux, c’est une alerte !

Wooden plaçait la patience au sommet de sa pyramide et répétait : sois rapide, mais ne te précipite pas. Un club ambitieux et patient, ce n’est pas une contradiction. C’est un club qui sait ce qu’il construit, et ce qu’il garde.

Eisenmann conclut que l’adolescent émergent n’est plus un enfant qui apprend à s’entraîner, sans être encore un senior d’élite. Il a besoin d’exigence et de structure, et il a encore besoin d’être protégé. Le jeu répond aux deux à la fois, à condition qu’on cesse de le distribuer comme un salaire ou de le rayer comme une dépense.

SOURCES

• Mark O’Sullivan, « The illusion of professionalism », Irish Examiner, 30 septembre 2026.

• Joe Eisenmann, PhD, « Best Practices in Coaching & Training the Emerging Adolescent Athlete: Unfiltered Responses from Experienced Practitioners », IronMan Performance (Substack), 7 octobre 2026. Les propos de Johnny Parkes, Drazen Glisic et James Baker sont résumés et reformulés.

• Références : Lepper, Greene & Nisbett (1973) ; Deci & Ryan, théorie de l’autodétermination ; Pete Carroll, Win Forever ; John Wooden, Pyramid of Success.

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