Privilégier les situations de jeu est toujours payant…
Des répétitions, des répétitions et encore des répétitions…
Oui d’accord, mais il faudrait répéter quoi exactement pour devenir un bon joueur de hockey ?
Depuis près de 30 ans, j’essaie de suivre l’évolution des joueurs de hockey sur glace en France (ainsi que d’autres pays), à travers mon regard d’entraîneur et de père d’un petit hockeyeur et ce qui se passe réellement aux différents âges de pratique, sur et hors de la glace, depuis les plus jeunes jeunes jusqu’aux joueurs professionnels. Force est de constater que l’approche de l’enseignement et l’apprentissage des habilités nécessaires au hockey sur glace ont très peu progressé en France… ou, pour être totalement honnête, ne se sont le plus souvent même pas développé du tout !
On constate une absence quasi totale d’apprentissage par le jeu à l’entraînement, et par conséquent la compréhension du jeu des joueurs français dans différentes situations de match est insuffisante ou de très faible niveau.
On observe également très régulièrement une certaine tendance aux fausses blessures ou « bobologie » excessive dans les tournois de petits, puisque les enfants ne sont pas habitués à jouer (et encore moins à gagner) des oppositions aux entraînements… Plutôt logique, non ?
À l’inverse, dans d’autres sports collectifs majeurs en France, comme dans le football, le basketball, le volleyball, le rugby et le handball, la culture de jeu, l’identité et l’intelligence des joueurs français sur le terrain sont fortement reconnaissables.
Il me semble que concernant le développement des joueurs, l’idée de base, « la formule magique », est restée inchangée au fil des ans et on répète sans cesse les même phrases :
« Il faut d’abord maîtriser toutes les techniques (« fondamentales », « de bases ») dans l’ordre avant de pouvoir jouer (…), une technique correcte doit être maîtrisée avant de pouvoir jouer (…), les différentes techniques doivent être répétées encore en encore de façon isolée et on corrige les positions du corps pour qu’elles soient correcte (…) »
Mais qui est capable d’analyser et de déterminer où et quand cette technique sera réellement acquise, alors que les situations (et donc les positions corporelles, les interactions, les contextes) changent constamment et rapidement en fonction de l’environnement ? Qu’est-ce que ça veut dire une technique acquise au hockey ? Existe-t-il une seule technique et une seule posture (par exemple sur le patinage) au hockey sur glace ?
On assemble les pièces du puzzle ou on suit un programme préétabli comparable à un « manuel IKEA » en pensant que cela suffira à faire de bons joueurs. La fédération a certes créé son propre système d’entraînement, à l’instar d’autres pays, mais peu de personnes comprennent que le hockey sur glace est un jeu collectif et que les habilités nécessaires pour y jouer doivent être pratiquées dans un contexte représentatif.
Le hockey sur glace n’est pas un puzzle où le physique, le mental, la technique, le comportement de jeu et le jeu collectif seraient dissociés : tous ces éléments sont constamment liés et interagissent dans différentes situations, dans un environnement de jeu variable.
Personnellement je pense donc que ces différentes composantes ne doivent pas être travaillées isolément, mais majoritairement intégrées simultanément dans un contexte du jeu, dès le début de la pratique.
On peut toujours envisager une brève démonstration (ou des répétitions) de l’exécution d’une technique isolée, mais tout dépend du stade de pratique du groupe devant nous et celle-ci ne doit de toutes façons pas devenir la priorité de l’entrainement en termes de temps consacré, comme c’est trop souvent le cas actuellement.
D’anciens joueurs (dont certains sont maintenant pères) deviennent entraîneurs ou aide-entraineurs et ajoutent leurs propres épices à cette soupe. Ils entraînent leurs enfants et les autres jeunes autour avec les méthodes traditionnelles qu’utilisaient leurs propres entraîneurs durant leur carrière… il y a déjà vingt ou trente ans donc ! Sans compter que l’immense majorité de ces méthodes étaient souvent destinées à un public adulte.
La tactique est alors souvent mise en avant (« sorties de zone », « entrées en zone », « système défensif », « supérieur numérique, etc.) parce ce que bien entendu avec le bon « système de jeu » on peut gagner des matchs et des « titres » dans des tournois U-9… pour ensuite publier cette performance exceptionnelle sur les comptes Facebook et Instagram du club 🤦🏻!!!
Gagner n’a rien de négatif, au contraire, lorsque la victoire est obtenu dans le but d’améliorer tous les joueurs sur du long terme.
Mais on oublie trop souvent que l’adversité et les défaites lors des matchs offrent l’opportunité d’un véritable développement.
Les tutoriels des skills coachs, et autres vidéos sur Instagram et YouTube, sont également devenus très populaires. Pour certains entraîneurs devenir « skills coach » permet de développer un véritable business.
Mais tout ce qui est montré se déroule à très faible intensité, sans le pourtant indispensable couplage « perception-action », ni de lien avec ce qui se passe constamment dans un environnement de jeu réel.
Les joueurs répètent avec monotonie des instructions prédéterminées, données par des entraîneurs capables de belles démonstrations mais sans apprendre à jouer tête levée, sans prendre d’informations et sans proposer des résolutions de problèmes liés à un contexte.
Les pneus, les « mannequins plastiques » , les planches de passe et autres obstacles artificiels sont plus présents que jamais dans les entraînements.
Les coachs désignent alors des chorégraphies qui peuvent sembler pertinentes aux parents et dirigeants, mais ces méthodes ne permettent pas aux enfants et aux jeunes de devenir de bons joueurs de hockey. Au contraire, ces répétitions constantes, dans le vide, sont inutiles et même contre-productives. Ne faudrait-il pas brûler tous ces outils et obstacles artificiels ? La question peut vraiment se poser car les enfants méritent mieux.
Pour prendre l’exemple du patinage, son apprentissage doit à mon avis être constamment dynamique et adaptable aux différentes situations de jeu. L’objectif est de devenir un « Elite Mover » dans un contexte de match… pas un patineur artistique ni un patineur de vitesse ! Même si ces sports peuvent également améliorer, dans une certaine mesure, les habilités de patinage d’un joueur de hockey.
Or la répétition constante des techniques de patinage isolées à faible intensité et sans adversaire, ne permet pas d’atteindre cet objectif.
Les aptitudes mentales ne se développent pas non plus dans ces conditions car la pression et le stress des matchs sont absents de ce type d’entraînement.
Cette mayonnaise traditionnelle ne produit en tous cas certainement pas des « decision makers », les joueurs compétitifs capables de s’adapter aux différentes situations de jeu dont chaque coach rêve.
Elle ne conduit pas non plus sur le long terme à des résultats d’équipe positifs (malheureusement on peut le constater dans les résultats internationaux actuels 🥲).
D’autres approches existent ailleurs. Il serait peut-être judicieux d’étudier comment elles pourraient être appliquées et adaptées au contexte français.
Par exemple à Jyväskylä, en Finlande, les entraîneurs des joueurs nés en 2010 ont opté pour une approche différente en matière de développement et d’apprentissage du hockey. Les joueurs avaient environ 8 ans au début de ce projet pluriannuel. Tous les entraînements se déroulaient ainsi systématiquement dans un contexte de jeu et de compétition.
Dès le début, les entraîneurs ont créé des séances d’entraînement dans lesquelles les joueurs devaient apprendre à percevoir leur environnement de jeu : leurs adversaires, leurs coéquipiers, l’espace et le temps…, et prendre les bonnes décisions, tout en développant simultanément les habilités nécessaires pour s’adapter aux différentes situations de jeu, logiquement en constante évolution.
À aucun moment de l’entraînement, des techniques isolées n’ont été répétées et/ou corrigées, tout s’est déroulé dans le cadre du jeu et des situations apparentées, donc par le biais du couplage « perception-action » si important pour chaque joueur.
Le rôle de l’entraîneur consistait à concevoir un environnement propice à la résolution de problèmes et à aider ensuite les joueurs à trouver des solutions dans différentes situations de jeu.
Dans un premier temps (U-8 jusqu’a U-12), l’entraînement était axé sur les oppositions 1vs1, 2vs2 (très rarement 3vs3), les exercices de 2vs1 → 2vs2 et les défis de 1vs2.
À partir de la catégorie U13, les jeux 3vs3 / 3vs2 —> 3vs3 / 2vs3 —> 3vs3… sont devenus une partie importante du contenu des séances.
Les jeux en 2vs2, où deux matchs se déroulaient simultanément en diagonale sur 4 cages par exemple, faisaient partie intégrante du programme.
La même idée a également été mise en application dans les compétitions de patinage, parcours de mobilité, etc. C’est-à-dire des courses simultanées, dans une sorte de chaos organisé, avec l’objectif de créer un environnement propice au développement du couplage « perception-action ». Pas juste pour viser une prise de carre ou un recouvrement donc, mais bien du patinage dynamique dans une situation en changement perpétuel.
Toutes les habilités de patinage et autres compétences nécessaires dans les différentes situations de jeu étaient ainsi travaillées à travers ces parcours, défis et autres compétitions. Autrement dit, l’intensité était élevée, voire maximale, dès le départ, dans des conditions proches de celles d’un match.
Il est important de noter que ni les « tactiques collectives prescrites », ni les supériorités numériques, ni même les 5vs5 n’ont jamais été inclus dans les entrainements.
Les exercices s’effectuaient sur 3 à 6 zones, dont la taille variait constamment afin de favoriser un patinage à haute intensité aussi souvent que possible (sur toute la longueur de la patinoire donc).
La durée de l’effort était d’environ 30-40 secondes (parfois 20 secondes selon la fatigue induite) et le rapport effort / récupération était de 1/1 ou 1/2 (rarement 1/3) !
D’après les calculs et les statistiques des entraîneurs de l’époque, le temps de jeu personnel des joueurs avec le palet pendant un mois d’entraînement a parfois dépassé l’équivalent de 50 matchs !!!
Les joueurs étaient répartis en trois groupes selon leur niveau et leur motivation. Les exercices étaient généralement les mêmes pour tous :
les joueurs de niveau AAA s’affrontaient toujours entre eux, les joueurs AA entre eux et les joueurs A également.
Les entraîneurs adaptaient aussi la composition des groupes de niveau en fonction de la progression et de la motivation des joueurs d’une semaine sur l’autre.
Dès leur plus jeune âge, les enfants ont ainsi appris à jouer des situations de duels, l’essence même du hockey.
Or développer des bons comportements de jeu, apprendre à « jouer juste » et s’adapter à ce genre de situations dès le départ constitue également une mesure préventive contre les blessures dans les catégories d’âge plus élevé, où l’intensité physique est plus importante.
Personnellement, je pense que c’est une responsabilité de l’entraîneur qui est trop souvent oubliée ou même pas intégrée du tout.
Dans les catégories d’âge U-8 et U-9, les enfants avaient 3 entraînements par semaine sur glace et toujours un entraînement hors glace en parallèle.
Entre novembre et mars, également une séance de patinage hebdomadaire sur glace extérieure si les conditions météorologiques le permettaient. Cet entrainement de patinage se déroulait également exclusivement sous forme de compétitions dans différentes types de parcours.
Le contenu de l’entraînement hors glace était principalement axé sur les thèmes suivants :
- Exercices de mobilité, tels que le « déplacement des animaux »
- Exercices de vitesse multi-directionnelle (liée à une prise d’information)
- Combinaisons de sauts et de sprints
- Combinaisons de mouvements pour développer motricité et coordination
- Exercices à poids de corps
Un effet positif notable sur les blessures a été constaté puisque les joueurs les plus assidus à l’entraînement sont ceux qui ont subi le moins de blessures à ce jour.
La gestion du temps était une question importante et constamment prise en compte : les exercices n’étaient donc jamais dessinés ni expliqués au tableau, et les pauses pour boire étaient réduites au minimum, voire supprimées. Donc pas de temps perdu (ni d’argent parce qu’en Finlande le club paye les créneaux de glace). Les parents rentabilisent également leur cotisations !
À partir de la catégorie U-10 et jusqu’en U14, le nombre d’entraînements a augmenté d’une unité, passant de 3 à 4 sur glace et 4 hors glace. Plusieurs joueurs participaient également à une séance d’entraînement sur glace hebdomadaire de l’école.
De plus la durée totale de la saison a été prolongée, passant d’août à juin. Pendant l’hiver une séance de patinage hebdomadaire sur glace extérieure facultative continuait d’être proposée.
Les priorités de jeu et le coaching pendant les matchs :
Rester actifs et toujours en mouvement.
Lors d’un palet perdu, immédiatement mettre la pression en patinant vers l’avant sur le joueur adverse en possession. Le but étant de récupérer le palet rapidement.
En possession, exploiter les espaces et le milieu de glace.
Pas de postes (attaquant ou défenseur) désignés. Les joueurs déterminaient leur poste en fonction de la situation : les changements s’effectuaient normalement mais lorsqu’un joueur rejoignait le banc et que le joueur suivant entrait sur la glace il devait s’adapter au rôle du joueur qu’il remplaçait. Autrement dit, la file d’attente des joueurs régissait les changements et l’ordre indiqué primait sur la décision de l’entraîneur.
Ces entraîneurs ont tous pris leur retraite après la catégorie des moins de 14 ans.
Leur approche différente de développement des jeunes joueurs a suscité quelques critiques et de la jalousie au sein du club.
Souvent, les changements apportés aux traditions suscitent la peur. Les personnes et les organisations courageuses et ouvertes d’esprit peuvent accomplir de grandes choses, mais cela exige de sortir d’une certaine zone de confort.
C’est vraiment dommage que leur projet n’ait pas duré plus longtemps. Il aurait été intéressant de voir comment ils auraient continué de développer les joueurs de catégories supérieures, à partir de U-15, en adaptant cette même philosophie à l’apprentissage du jeu collectif pour des joueurs plus âgés.
Cette génération de joueurs a en tous cas progressé de manière significative et les résultats de l’équipe étaient excellents. Le groupe dominait vraiment ses adversaires, même face aux grands clubs.
Cette année, certains joueurs de cette catégorie ont été sélectionnés pour la première fois en équipe nationale finlandaise des moins de 16 ans. Un nombre conséquent de sept joueurs 2010 du club ont été retenus dans cette équipe nationale élargie des moins de 16 ans. Il s’agit d’un record dans l’histoire du club.
Cet exemple finlandais unique prouve que un contexte de « hockey total », toutes les situations de jeu – attaque, défense, transitions et palets libres – peuvent / doivent être intégrées tous les jours à l’entraînement dès le plus jeune âge. Ces différentes situations de jeu ont été répétées continuellement par chaque joueurs jusque’à ce qu’ils apprennent à résoudre des situations problématiques par eux même. La responsabilité de l’entraîneur était encore une fois simplement de créer un environnement propice à cet apprentissage.
On entend souvent les entraîneurs français et autres managers dire : « On ne peut pas travailler comme ça en France.» Peut-être pas, et tout ne fonctionne pas exactement de la même manière en Finlande non plus d’ailleurs, mais on peut certainement s’en inspirer pour la formation des joueurs français. Et si un entraîneur et un club avaient le courage d’adopter cette méthode en France, je suis certain que la progression serait bien plus importante qu’avec les méthodes traditionnelles proposées actuellement.
Ce type de méthodes, plus efficaces pour développer les jeunes joueurs, existent également dans d’autres sports depuis plusieurs années.
Et à force de d’exiger, de corriger et de répéter, les entraineurs forment des « joueurs Playstation », qui exécutent (parfois) de manière esthétique mais difficilement capables de s’adapter aux conditions constamment instables lors des matchs !