
Ce qu’une entraîneuse de boxe finlandaise peut apprendre au hockey français
« Il ne sortira jamais rien de cette vieille bonne femme. » C’est, en substance, ce qu’on a dit à Maarit Teuronen quand elle a commencé à entraîner. Une ancienne boxeuse, dans un coin de ring où l’on n’attendait pas de femme, sans réseau, sans crédibilité, avec un emploi de laborantine pour payer ses factures.
Quelques années plus tard, elle a entraîné deux des trois dernières médailles olympiques de Finlande. Mira Potkonen, bronze à Rio, bronze à Tokyo, et Pihla Kaivo-oja est passée, à Paris, à une victoire d’une troisième médaille consécutive pour son entraîneuse.
Un magazine sportif finlandais s’est récemment demandé ce qu’il y avait derrière. Sa réponse tient en une phrase qui devrait nous faire réfléchir, en France, notamment dans nos patinoires : les meilleurs font les choses autrement que les autres.
On parle de la quantité. On oublie la qualité.
Dans le sport de haut niveau, tout le monde connaît le refrain : il faut travailler, beaucoup, longtemps. Les fameuses 10 000 heures (ou 10 000 répétitions, selon). Personne ne le conteste ou quasi. Mais on parle beaucoup moins de la nature de ce travail. Deux joueurs peuvent passer le même nombre d’heures sur la glace et ne rien vivre de comparable.
En 2016, l’ancienne patineuse finlandaise Susanna Rahkamo a soutenu une thèse de doctorat sur cinq multiples champions olympiques de son pays : Virén, Nykänen, Karppinen, Kirvesniemi, Lajunen. Elle cherchait ce qui leur permettait d’être dominants, encore et encore.
Ce qu’elle a trouvé n’est pas une méthode, c’est une posture. Ces athlètes et leurs équipes avaient le courage de voir et de faire les choses à leur manière. Ils étaient passionnés, ils travaillaient sans relâche, et surtout ils ne cessaient jamais de poser des questions face aux problèmes rencontrés. Rahkamo ne croit d’ailleurs pas que le volume d’heures suffise à expliquer leur réussite.
Et elle insiste sur un point essentiel : personne ne devient expert tout seul. Le haut niveau naît d’une créativité collective, dans un environnement propice au progrès.
Trois leçons de Maarit Teuronen
Première leçon : partir de l’exigence du monde, pas de celle du championnat local. Teuronen dit que l’entraîneur doit comprendre concrètement le niveau international et construire à partir de là. En boxe, cela signifie voyager, emmener les athlètes dans des salles difficiles. Le jour du grand championnat, la pression ne doit pas être une nouveauté.
Combien de nos jeunes joueurs découvrent l’intensité d’un match international… lors de leur premier match international ?
Deuxième leçon : lire l’athlète. Pour elle, l’entraîneur doit savoir lire la personne en face et adapter l’entraînement en conséquence. Pas de plan figé appliqué aveuglément. Un dialogue permanent, avec un feedback honnête dans les deux sens.
Troisième leçon : chercher la confrontation juste. Sa boxeuse a besoin d’un contact international chaque mois. Quand il faut une opposition vraiment dure, elle la fait boxer contre des hommes : une situation qui exige un engagement mental total. Ce n’est pas de la brutalité, c’est de la conception d’environnement.
Ce que la science du mouvement dit de tout cela
Ce que Teuronen fait d’instinct, l’approche écologique de l’apprentissage le formalise. Un joueur n’apprend pas des gestes isolés : il apprend à percevoir des opportunités d’action dans un environnement. Pour que ces perceptions se transfèrent au match, l’entraînement doit contenir les mêmes contraintes que le match : même vitesse, même pression, mêmes décisions.
Exposer régulièrement un athlète au niveau international, c’est exactement cela : lui permettre de s’accorder progressivement à la réalité du haut niveau. Nous pourrions décrire ce procédé en trois phases : l’accordage (en fonction des observations et des besoins décelés), la réactivité (pour ajuster et forcer l’adaptation), puis l’acquisition de connaissances (et leur transfert en compétition).
Pourquoi dans ce cas poursuivre un enseignement de gestes isolés ? Si l’on considère, comme le suggère la science, que l’acquisition d’habiletés s’effectue à travers la mise en situation réelle (par des adaptations à des contraintes variables), comment justifier alors le temps passé à répéter des gestes hors contexte ?
Les traditions sont tenaces, leurs héritages aussi. La réponse d’ailleurs est invariablement la même : « oui mais avant de lui demander de faire une passe correctement en match il faut bien lui apprendre à faire le geste de la passe !« … Mais de quel geste parle-t-on exactement ? Combien de passes vont se réaliser en match sans contrainte d’espace, de temps, de prise d’info et d’adaptation collective ? Aucune sans doute. Mais il faut continuer à travailler « un geste », en espérant que le joueur parvienne à le transférer proprement face à la pression adverse, dans des plans multi-directionnels et avec des co-équipiers en mouvement 🤞🏻!
Pete Carroll l’aurait signé
Aux États-Unis, Pete Carroll a bâti toute sa carrière dans le football Américain sur une idée simple : la compétition doit vivre dans chaque séance, pas seulement le jour du match. Il a aussi toujours placé la clarté d’une philosophie au-dessus de tout système tactique. Et il voyait son rôle comme celui qui libère le joueur, pas celui qui le contrôle.
Teuronen dit à peu près la même chose avec ses mots. Au moment décisif, un clin d’œil suffit, un simple « tu sais faire, vas-y ». Comme un rappel rassurant : toute la confiance a été construite avant.
Lorsqu’on fait répéter à un joueur ses passes en trajet linéaire, avec un co-équipier posté à l’autre bout de la largeur de patinoire, à l’arrêt, et qu’on corrige en criant « plus fort« , « bouge tes pieds« , « tête levée« … Sans avoir créé aucune condition, ni même raison logique pour l’inciter à passer plus fort, à bouger davantage ses patins ou à lever la tête pour prendre des informations, est-ce qu’on construit réellement sa confiance pour le match du week-end 🤔?
Et le hockey français ?
Nous avons des joueurs de talent. Nous avons des entraîneurs passionnés. Ce qui nous manque souvent, c’est le courage de la cohérence : un langage de jeu clair et partagé, des filtres exigeants, une exposition régulière au niveau international et des entraîneurs soutenus plutôt qu’isolés.
C’est le sens du « Total Hockey » et de l’approche AIO Perf. Moins de dispersion, plus de profondeur. Des entraînements construits comme des architectures de contraintes, pas comme des séances photocopiées ou des répétitions de gammes. Des jeunes qui s’entraînent et jouent régulièrement avec plus fort qu’eux. Et des entraîneurs qui progressent ensemble, dans des communautés de pratique, plutôt que chacun derrière sa propre carapace de certitudes.
Car l’histoire de Teuronen dit aussi autre chose : une médaillée olympique a longtemps été entraînée par quelqu’un qui devait garder un autre emploi pour vivre. La Finlande a fini par corriger cela pour elle, mais combien de Teuronen avons-nous en France, dans nos clubs, qui s’épuisent en silence faute de cadre, de moyens et de direction ?
Un avertissement, pour finir
Il serait facile de conclure : « soyez différents ». Ce serait une erreur : les champions étudiés par l’autrice de la thèse ont réussi, mais d’autres ont fait autrement et ont échoué. L’originalité seule ne produit rien.
Ce qui fait la différence, c’est de faire autrement avec cohérence, avec exigence, et au sein d’un collectif qui questionne sans cesse. Le courage de faire autrement n’est pas le courage de faire n’importe quoi. C’est le courage de faire mieux, à sa façon, et de s’y tenir (voir interview Andy FOLIOT).
Et vous, dans votre club, qu’est-ce que vous faites autrement et pourquoi ?
Ari Salo est entraîneur et formateur d’entraîneurs depuis 28 ans, co-fondateur d’AIO Performance. Sources : Aitio/Apu360 (3.9.2024) ; Rahkamo, S. (2016), Aalto University ; entretiens publics de Maarit Teuronen (Yle, MTV Uutiset).
